Centre hospitalier – Les Urgences en première ligne (1 sur 3)

Le 14 février dernier, rien ne laissait présager qu’un mois plus tard notre hôpital allait devoir se mettre en ordre de bataille pour combattre le nouveau coronavirus. En effet,  plus de 300 personnes, membres de l’Ademat-H, des syndicats, des élus, des habitants, s’étaient une énième fois mobilisés devant le Centre Hospitalier pour défendre sa pérennité. Toujours à cette date, nous ne pensions pas que nos personnels de santé allaient être autant mis à contribution mais aussi encensés à cause du Covid 19. Dans un contexte compliqué de tension sanitaire, nous avons souhaité recueillir l’écho des médecins du service des Urgences de l’hôpital de Remiremont pour savoir comment la pandémie était prise en compte et perçue.

Pour en savoir plus nous avons questionné les docteurs : Marie Breffa, cheffe des Urgences de Remiremont, Matthieu Müller, urgentiste et Didier Henry, patron en son temps de la maternité, aujourd’hui retraité. A travers cet article, donnons, pour commencer, la parole au Docteur Didier Henry.

J.C Bigorne : vous êtes co-fondateur de l’Ademat-H, ancien patron de la maternité du centre Hospitalier. Alors que vous jouissiez de votre retraite depuis plusieurs années, vous n’avez pas hésité à remettre la blouse pour aider vos collègues médecins au service des Urgences de notre hôpital. Votre engagement est exemplaire, mais n’avez-vous pas eu peur d’être exposé à ce virus contagieux et envahissant ?

Dr Didier Henry : « Les vingt dernières années ont vu le nombre de lits diminuer de manière exponentielle et parallèlement le nombre de personnels lui aussi réduit à sa plus simple expression ; quand les images de  Wuhan avec cette mobilisation sans précédent et la construction de deux hôpitaux de 2000 places nous sont parvenues par les médias il ne fallait pas être grand sorcier pour se dire que cette épidémie allait très vite devenir un  problème pour le monde entier au vu des précédentes épidémies ( SRAS 2003 ,MERS 2012 …). La réalité ne s’est pas fait attendre quand les premiers cas graves se sont présentés après la cérémonie du rassemblement évangélique de l’église porte ouverte de Mulhouse et surtout quelques jours plus tard avec l’extension catastrophique de l’épidémie en Italie ; nous étions fin février début mars. Ma mère était alors chez nous pour fêter ses 91 ans le 12 mars : j’ai donc attendu qu’elle retourne dans son Ehpad à Belfort pour prendre contact avec le docteur Marie Breffa et lui proposer mes services. C’est vrai qu’il existait un risque pour moi qui ne suis plus très jeune et également pour mon épouse et ma fille qui était revenue de Paris. Mais en prenant toutes les précautions (nous n’avons pas manqué de masques ni de combinaisons ni de gel  ni de gants tout au moins au poste de régulation), je me suis dit que je pouvais aider l’hôpital bien que  cette situation m’imposait également le port du masque à domicile ainsi que tous les gestes barrières. Comme par ailleurs ma famille approuvait la démarche j’ai donc envoyé un SMS au docteur Breffa pour lui signifier ma détermination ».

J.C Bigorne : clairement, à cause de la politique de santé de nos gouvernants depuis plusieurs années, nos hôpitaux, éloignés de la capitale, ont été en partie dépouillés principalement pour des raisons budgétaires. Quel est votre avis sur cette question cruciale ?

Dr Didier Henry : « C’est une question qui n’est pas simple car elle débouche sur une idéologie : le néolibéralisme. Depuis plusieurs décennies la société a été envahie progressivement  par une certaine forme de gestion appelée management qui est devenue un système d’organisation du pouvoir. Je ne vais pas faire un cours d’économie, d’ailleurs j’en serais bien incapable, mais il ne faut pas être grand clerc pour constater, surtout depuis les années 80, que les grandes entreprises en particulier multinationales ont élaboré avec la collaboration des cabinets de consultants (audit) ces technologies désignées par « pouvoir managérial » .Cette gestion managériale est un mélange de consignes rationnelles, de prescriptions précises , d’outils de mesure sophistiqués (tableau Excel…),mais aussi de tableaux de bord inapplicables, de consignes irrationnelles, de prescriptions irréalistes et de jugements arbitraires. Elle a été élaborée dans un seul but : efficience et rentabilité donc « économies ». Les différents gouvernements successifs  tous issus principalement des grandes écoles : ENA, Science Po, Polytechniques, HEC,… ceux-là même qui ont élaboré cette idéologie managériale pour répondre à la mondialisation ont voulu appliquer cette gestion aux services publics dans le but de réduire les finances publiques  et la fameuse dette. C’est ainsi qu’on a vu fin 1970 début des années 80 les dépenses de santé, d’abord image d’un modèle en expansion, devenir un problème (Voilà comment est né le trou de la Sécu). Comme la Poste et la Sncf, la Santé n’a pas échappé à cette gestion calamiteuse. Dès lors une politique drastique de réduction des lits et bien sûr du personnel s’est mise en place avec comme point culminant la loi HPST(2009) : l’hôpital entreprise !!  Création de l’Ondam (Objectif National de Dépense de Santé) destiné à verrouiller les dépenses alors même que la demande  augmentait par le fait du vieillissement de la population , de la T2a et des GHT, plans de performance et mise en concurrence des hôpitaux (publics et privés) etc…sans parler du numerus clausus géré à la petite semaine. 

A cela s’est ajoutée une croyance démesurée de nos dirigeants aux nouvelles technologies : robots, téléconsultations, chirurgie ambulatoire…

S’appuyant sur le fait que le personnel de santé ne pouvait se mettre en grève, les différents gouvernements en ont profité pour imposer leur  politique mortifère dans laquelle l’humain et la compassion ont disparu  au profit de la rentabilité et de l’efficience  aidés pour cela par des cabinets d’audit payés rubis sur l’ongle. Résultat des courses les fermetures de lits ont continué (depuis 2012 plus de 20 000 lits ont été supprimés avec bien sûr les moyens en personnels) d’où : surchauffe des services, épuisement du personnel, manifestations dans les rues…; et que répond à ça  la ministre en poste à l’époque? rien ou presque rien ! Dans ces conditions il ne faut pas rêver, avec des services saignés à blanc,  sans gel, sans masques, sans tests, la pandémie ne pouvait que s’étendre de manière catastrophique à l’instar de nos voisins italiens et espagnols ».

J.-C. B.